Lettre ouverte des Écologistes aux agriculteurs et agricultrices de France

Mesdames et messieurs,

Les crises qu’essuie la profession agricole depuis plusieurs années, avec une récurrence de plus en plus fréquente, qu’elles soient sur le plan économique, climatique, social et écologique, sont d’abord étroitement liées, mais révèlent surtout, avec une incontestable acuité, que nous sommes confrontés, non plus à un enchaînement de crises conjoncturelles, mais bien à une crise structurelle profonde. Cette crise exige le soutien massif à une agriculture qui doit savoir se réinventer.

Les logiques de développement agricole imaginées depuis 60 ans sont basées sur un productivisme qui affaiblit sévèrement la biodiversité, la fertilité des sols, et accélère inexorablement le dérèglement climatique et la raréfaction de l’eau. Ces logiques, qui nous ont conduit au marasme actuel, ne peuvent plus être porteuses de solutions pour l’avenir. Nous devons ensemble repenser l’avenir de l’agriculture, des agricultrices et des agriculteurs, avec des réglementations qui les protègent, et des politiques publiques qui les accompagnent efficacement dans cette bifurcation devenue incontournable, convoquant enfin, le bon sens paysan.

Les crises sanitaires à répétition qui impactent l’élevage sont une première illustration des impasses que produisent les pratiques d’élevages spécialisés concentrant des animaux. Celles-ci entraînent l’émergence de foyers pathogènes majeurs conduisant à de nouvelles épizooties. Nous devons donc bien sûr créer les conditions de protection sanitaire de ces troupeaux, avec notamment une stratégie de vaccination massive, mais aussi frapper une fois de plus à la porte du bon sens paysan, et redécouvrir les vertus d’élevages diversifiés, à taille humaine, de plein air, basés sur des races locales et anciennes, particulièrement rustiques et bien adaptées aux zones sur lesquelles elles évoluent. L’actuelle réticence à déployer une large vaccination pour lutter contre la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC), au motif qu’elle perturberait les flux d’exportation, montre clairement les pleines limites de cette économie agricole qui préfère protéger les usines tournées vers l’export, plutôt qu’une réelle réponse sanitaire à ce fléau.

Le bon sens paysan ne construit pas non plus la souveraineté alimentaire sur des logiques essentiellement à vocation d’export. C’est l’exact inverse de la définition proposée par la Via Campesina au sommet de l’alimentation à Rome en 1996, organisée par la Food & Agriculture Organisation (FAO), qui a repris cette définition à son compte. Les surfaces consacrées à ces logiques exportatrices, sont autant de surfaces ne pouvant être dédiées à la production de denrées transformées et consommées localement, et nous rendent donc particulièrement dépendants, et vulnérables, aux importations de produits de première nécessité comme les fruits et légumes, venant souvent de pays dont les standards de production sont bien moins exigeants que ceux adoptés en Europe et en France.

Les accords de libre échange, qui prennent en otage les productions agricoles pour trouver des débouchés pour des produits industriels et des services, à l’instar des négociations actuelles avec la zone du Mercosur, sont une menace mortelle pour l’agriculture d’excellence déployée en France et en Europe. Nous devons donc protéger l’agriculture française et européenne en écartant les enjeux agricoles de ces accords, devenus la monnaie d’échange à des transactions bien éloignées du besoin primaire de se nourrir.

Nous devons également sortir de notre dépendance aux pesticides et aux engrais de synthèse, qui menacent sévèrement la fertilité des sols, la biodiversité et le climat… et donc l’espoir de pouvoir atteindre durablement la souveraineté alimentaire. Cette dépendance pèse également lourdement sur le revenu des agriculteurs en raison de l’explosion des prix des intrants, qui amplifie dangereusement les coûts de production. Sur le plan géopolitique, ces intrants proviennent majoritairement de Russie et de Biélorussie, ou sont synthétisés avec du gaz russe, posant donc le grave problème de notre dépendance à la Russie impérialiste de Poutine. Enfin, ces usages font également peser des risques considérables sur la santé des agriculteurs eux-mêmes, mais aussi sur celle des riverains, et en particulier sur celle des enfants.

Il n’y a aucune fatalité à cette dépendance, nous pouvons nous en affranchir si nous choisissons de sortir de la spécialisation des zones de production. Un des socles de l’agronomie, et donc du bon sens paysan, s’appuie sur la rotation des cultures. Celle-ci est centrale pour atteindre la souveraineté alimentaire : en diversifiant les productions, nous nous rendons moins dépendants des importations, nous restaurons la fertilité des sols dans la durée, ce qui permet de dégager plus de revenu agricole via la baisse des coûts de production, ce qui signifie moins de vulnérabilité économique des exploitations agricoles, comme c’est actuellement le cas sur fond de flambée des cours des fertilisants. Le chemin que nous proposons permet d’initier un cercle vertueux.

Sur fond de dérèglement climatique, perturbant les régimes pluviométriques, l’accès à l’eau et son juste partage sont des enjeux éminemment stratégiques. Le bon sens ne peut donc pas se satisfaire de réponses techno-solutionnistes, comme le stockage en surface d’eau puisée dans les nappes souterraines, mais de solutions intégrant une approche globale et une vision à long terme modélisant les conséquences du dérèglement climatique, tant sur le manque d’eau provoquant des sécheresses, que sur l’excès d’eau provoquant des inondations, deux aléas climatiques qui sont en réalité les deux faces d’une même pièce. Les politiques publiques doivent donc focaliser leurs efforts sur des logiques d’aménagement du territoire, restaurant l’efficacité du grand cycle de l’eau, permettant ainsi d’accueillir, de ralentir, de retenir, de stocker, de laisser cette eau - quand elle est en excès au moment des crues -, s’infiltrer vers les nappes souterraines pour les recharger efficacement et durablement, permettant ainsi d’écarter significativement les risques d’inondations et les risques de sécheresses.

Pour accompagner cette bifurcation, basée sur le bon sens, nous devons exiger la sanctuarisation de l’enveloppe de la Politique Agricole Commune et refuser les velléités de nationalisation de cette politique structurelle de l’Union Européenne. Nous devons aussi l’orienter vers l’accompagnement des pratiques plus adaptées pour faire face au défi climatique et à la préservation de la biodiversité, de la santé, et de la souveraineté alimentaire, pour lesquels nous avons véritablement rendez-vous avec l’histoire.

Nous devons enfin trouver les modalités d’un partage plus équitable des ressources de la PAC. un partage porteur d’une vraie politique de l’emploi et proposant un réel filet de sécurité pour un revenu agricole, dont la seule boussole ne serait plus les cours des denrées agricoles à la bourse de Chicago. Une PAC plus juste, plus équitable, plus sociale, plus écologiste, doit ainsi être l’autre pilier, avec l’instauration des prix planchers défendus par les écologistes, d’un revenu plus juste et plus rémunérateur pour les agriculteurs, et la réinstauration des quotas.

Des dispositifs comme l’Indemnité Compensatrice aux Handicaps Naturels (ICHN) doivent être considérés comme particulièrement stratégiques pour notamment accompagner un élevage vertueux, qui loin de la concentration d’animaux en bâtiments, valorisent des zones à forts enjeux climatiques et de conservation de la biodiversité patrimoniale, comme par exemple les prairies permanentes des zones de montagne et des zones humides, qui doivent faire cause commune sur ce sujet. C’est également le gage de savoir prolonger l’excellence des produits agricoles remarquables, et de la gastronomie associée, élevée au statut de patrimoine mondial immatériel de l’UNESCO.

Il y a donc un chemin, où l’agriculture sait se réinventer pour relever les défis contemporains et d’avenir, construit autour des éclairages scientifiques de plus en plus précis pour proposer une trajectoire crédible, nécessitant toutefois de l’audace et du courage politique pour réussir la réorientation des politiques publiques, le redéploiement des dispositifs d’accompagnement et enfin permettre au monde agricole d’envisager plus sereinement son avenir, son destin, avec comme boussole l’objectif d’un espoir de souveraineté alimentaire durable. Ce chemin, qui replace l’agriculture dans un véritable débat de société, est celui qui permettra aussi de réconcilier les producteurs et les mangeurs, les urbains et les ruraux, l’écologie et l’économie, l’agriculture et l’agronomie.

Les écologistes y sont prêts, avec vous !

Benoît Biteau, député de Charente-Maritime

Guillaume Gontard, sénateur de l’Isère

Marie Pochon, députée de la Drôme

Daniel Salmon, sénateur d’Ille-et-Vilaine

Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes